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Ma mère est décédée d’une maladie rénale à Montrevel, le 15 mai 1943.

 

Quand je rencontre mon père

Ma mère est décédée d’une maladie rénale à Montrevel, le 15 mai 1943. Elle avait à peine trente-trois ans. Sans doute aurait-elle survécu avec les moyens de la médecine d’aujourd’hui, mais en cette première moitié du XXe siècle… On l’a enterrée à Malafretaz, une petite commune agricole voisine, à 15 km de Bourg-en-Bresse. Je n’avais que six ans à l’époque et je n’ai pas été convié aux funérailles. Il fallait m’épargner une peine jugée trop lourde à cet âge, alors on m’a laissé croire qu’elle séjournait à l’hôpital de Lyon. J’étais confiant, maman allait revenir. Pourtant, j’avais été prévenu qu’elle devait rester longtemps là-bas. Pour tenir, j’ai été invité à lui écrire des lettres.

À peine quelques mois plus tard, en décembre 1943, j’ai assisté au retour de mon père à la maison. Militaire, fait prisonnier de guerre, il a bénéficié des accords conclus entre Pétain et Hitler qui autorisaient la libération des détenus veufs. C’était la première fois que je le rencontrais. Les quelques souvenirs que j’avais conservés de lui étaient ces photos où il me tenait dans ses bras, alors que j’avais tout juste deux ou trois ans. Il faisait déjà partie de ces jeunes soldats mobilisés massivement en prévision du conflit sur la ligne Maginot, proche de chez nous. Ma mère supportait donc seule les tâches du foyer avant que Mélanie Stein, Céline et Léopold Ragfus, ses grands-tantes et grand-oncle, ne la rejoignent. Ils bénéficiaient d’une retraite et ont pu ainsi venir lui prêter main-forte à la maison de Reichshoffen.

 

Montrevel, symbole de la résistance

Montrevel était une petite ville très active durant la Résistance. Mon copain André Bagnoud était le fils d’une des responsables du réseau dans l’Ain. Sa voisine Francine Favier, secrétaire de mairie, appartenait aussi au mouvement. Tout cela fut découvert très officiellement après la guerre et madame Favier obtint même la médaille de la Résistance. Je ne le sais pas de source sûre, mais je soupçonne mon père, en raison de ses absences fréquentes et de sa parfaite maîtrise des deux langues, d’avoir lui aussi compté parmi ses membres.
Au début de l’année 1944, des rafles ont lieu à Bourg-en-Bresse. Une vingtaine de Juifs vont être exécutés et leurs cadavres exposés. Nous allons être pris en charge par la Résistance et déplacés de nuit en camion à Saint-Étienne-sur-Reyssouze, un petit village en pleine campagne. Là-bas, pendant quelques jours, je vais dormir dans une étable en compagnie des vaches. Après ça, les résistants nous ont trouvé une petite maison dans ce village de l’Ain, où nous allions séjourner quelque temps, mes grands-tantes, mon grand oncle et moi.

 

Libres, au milieu du chaos

4 septembre 1944 : je n’oublierai jamais ce jour, date de la libération pour nous dans l’Ain. Mon père m’a porté sur le cadre de son vélo pour nous rendre à toute vitesse à Pont-de-Vaux, accueillir les Américains. Des Jeeps, des GMC, des chars, traversaient la ville au milieu d’une foule énorme. La veille, j’ai vu les Allemands mettre le feu aux villages, témoins de leur déroute. Tout habillé, avec mes chaussures encore aux pieds, je regardais les maisons en flammes depuis ma fenêtre. Fort heureusement, leurs troupes n’ont pas franchi Pont-de-Vaux. Nous avons tout de même assisté à des échauffourées de l’avant-garde américaine face aux Allemands, sur la place de la mairie, au milieu des carcasses de voitures incendiées. La famille, qui avait dû supporter la séparation, s’est retrouvée à Montrevel à la fin de la libération. J’ai repris ma scolarité à l’école située dans le bâtiment de la mairie, un peu plus tard que prévu, au mois d’octobre. Les stigmates de la guerre demeuraient encore bien présents. L’école souffrait de ses dégradations et le chemin pour s’y rendre était jalonné de ces épaves noircies par les flammes.

 

Retour à Reichshoffen

Une fois l’armistice signé, en mai 1945, la famille Bader a pu rentrer à Montrevel grâce à la voiture de mon père, remisée dans un abri durant la guerre. Nous nous sommes empressés de l’utiliser et avons pu retrouver la maison du grand-père, en Alsace, dès le mois d’août. Construite en 1905, à Reichshoffen, elle comprenait un grand magasin au rez-de-chaussée dans lequel mon grand-père stockait et vendait ses tissus, à côté d’une pièce à vivre et d’une cuisine. Les chambres se situaient au premier étage. Nous l’avons récupérée intacte, avec même quelques biens à l’intérieur, alors qu’elle avait été habitée pendant notre absence. Nous avons retrouvé les objets manquants grâce à des listes établies par les Allemands pendant l’occupation et dont nous avons hérité. Tous les proches qui avaient survécu ont donc pu reprendre possession de l’essentiel de leurs affaires.

Ainsi, la vie a repris son cours et j’ai poursuivi ma scolarité à l’école primaire de garçons de Reichshoffen pendant deux ans. J’ai été brillant, à l’aise aussi bien en allemand qu’en français.

 

Protégé

Ma famille a beaucoup veillé sur moi pendant la guerre, tout comme les habitants de Montrevel-en-Bresse. Je ne remercierai jamais assez mes tantes et tous les résistants de ce village. Grâce à eux, je n’ai jamais souffert du manque de nourriture. Je dois aussi souligner l’aide de mes deux inséparables compagnons, deux nounours qui ont sans doute caché quelques billets, à l’abri des regards indiscrets.
Je me sentais protégé dans ce petit village, à tel point que j’avais presque le sentiment de profiter d’une vie normale, à l’écart des horreurs de la guerre. J’avais des copains et de très gentils voisins. On pouvait acheter des poulets de Bresse au marché de Montrevel, aller à la poste ou à l’hôpital. L’école aussi fonctionnait encore et je pouvais m’y rendre tous les jours, alors que pouvais-je espérer de plus ?

Lors de mon retour à Reichshoffen, j’ai tout de même dû faire face à une autre réalité, tout aussi tangible : la plupart des juifs avaient disparu. Seuls une dizaine de famille, le boucher, et un marchand de bestiaux avaient rejoint la ville.

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