Absente
FIction : Elle revient sur la route, le même regard qu'autrefois. Ce n'est pas elle qu'il voit. C'est ce qu'il n'a jamais compris. Avec Absente j'ai voulu écrire une nouvelle fantastique sur l'enfance, le manque, et ce qu'un père choisit de taire.
Il roulait trop vite. Il le savait. Un champ de maïs s’étirait à perte de vue et des épis mûrs déchiraient çà et là le rideau vert tendu par la vitesse. Le long de la route étroite, telle une muraille hirsute léchée par le vent, les pins piquaient le ciel rose. L’odeur résineuse de leurs écorces ravivait les relents acides de ses souvenirs. Il y a 38 ans exactement, un 26 août comme aujourd’hui, sa mère trouvait la mort. Après plusieurs tonneaux, son Austin mini couleur Snapdragon avait fini sur le toit, encastrée dans un fossé baigné d’orties. Les routes du pays landais ne pardonnaient pas. Pas plus aujourd’hui.
—Elle va revenir quand maman ? avait demandé le petit garçon quelques jours après l’accident, devant la petite école aux murs recouverts de glycines. Pourquoi on va pas la voir si tu dis qu’elle est à l’hôpital ?
Autant de questions qui s’étaient heurtées aux regards fuyants du père et qui avaient laissé place à un rêve, chaque nuit plus réel : sa mère se tenait étendue sur une chaise longue, au fond du jardin saupoudré de pollen. Immobile, la tête tournée de l’autre côté, elle semblait dormir. Il voulait courir pour la rejoindre, mais il avait toutes les peines du monde à avancer. Il l’appelait, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Enfin, il voyait de la peinture jaune épaisse couler des arbres et se déverser sur le sol comme un torrent prêt à l’emporter. Réveillé par les gémissements, son père ramassait la couette par terre et passait la main sur son front en sueur.
The Unforgiven de Metallica diffusait sa mélancolie sombre dans l’habitacle du T-Roc. Ce matin, il avait quitté Vannes pour effectuer sa tournée habituelle de commercial en compléments alimentaires. Sans embrasser Lucie. Ils ne se parlaient presque plus. Elle traînait dans la maison une présence aride et les vacances en Corse n’avaient rien arrangé. Il roulait depuis deux heures quand son père a appelé. Il prétendait vouloir jeter les dizaines de tableaux entassés dans le grenier.
Christophe se disait que le vieux avait inventé cette histoire pour le faire venir, ils s’appelaient si peu. Sans trop réfléchir, il avait laissé tomber sa tournée pour foncer vers la région de son enfance.
Les plants de maïs baignaient dans le soleil rouge qui l’aveuglait. Malgré tant d’heures de route, de fatigue accumulée, il accéléra. Les rifs lourds du groupe de thrashmetal le submergeaient.
Quand elle surgit.
Son estomac s’est tordu de peur et il a écrasé la pédale de frein. Grande, belle, une femme se tenait au milieu de la route, sa robe blanche caressée par la brise. Juste avant qu’il ne donne un coup de volant pour envoyer le SUV dans le champ, il a vu ses lèvres bleues sur sa peau cendreuse, ses yeux livides pleins d’indifférence.
Maman.
Et la tôle grise s’est fracassée sur le mur vert sombre. Les chocs lourds et répétés des épis battaient la voiture comme des gourdins. Le pare-brise éclata, l’airbag se déclencha. Plongé dans le noir sous ce dôme de tiges cassées, il lui sembla entendre une voix féminine, une sorte de plainte lancinante et douce qui contrariait le sifflement du vent. Il voulut ouvrir la portière qui ne bougea pas d’un pouce. Une douleur traître envahit son épaule gauche. Il dégagea l’airbag de son bras valide et se pencha ensuite pour repousser la portière-passager ; bloquée. Il se redressa en laissant échapper un cri. Le pare-brise tenait toujours. Il défit sa ceinture, et réussit à se recroqueviller suffisamment sur son siège pour envoyer ses deux pieds joints dans l’amas de verre brisé qui céda en se tordant sur lui-même. Animé par une force incompréhensible et alors qu’il peinait à respirer, il se hissa hors de l’épave froissée et se fraya un chemin entre les longues lances enchevêtrées et coupantes. Il entendait, de plus en plus lointaine, la voix synthétique et têtue de l’eCall qui réclamait une réponse dans le champ ravagé. Puis il aperçut enfin la route. Seule une traînée de poussière à forme vaguement humaine s’évanouissait dans la grisaille humide qui annonçait le pire. Les nuages noirs que l’océan ne pouvait plus contenir s’amoncelaient au-dessus de lui, alors il avança aussi vite que possible vers la maison du père, toute proche. Il boitait et son épaule le lançait. Au bout d’un moment, la douleur dans sa jambe droite fut si forte qu’il dut s’arrêter au bord du chemin. Des bourrasques s’engouffraient et agitaient la cime des pins affolés. Le tonnerre creva le ciel et des torrents d’eau martelaient l’asphalte qui fumait.
Tremblant de tout son être et saisi de vertige, il aperçut le vieil homme derrière une vitre coulissante qui dévoilait un intérieur trop grand. Il se tenait le dos droit dans son fauteuil roulant, comme s’il l’attendait. Malgré l’écran de pluie, il remarquait son air résigné. Ses mèches blanches éparses et frisées se hasardaient sur son front et cachaient un peu la tristesse de ses yeux.
— Entre c’est ouvert !
Il pénétra dans la maison en bois — celle qu’avait construite de ses propres mains cet homme, autrefois charpentier robuste. À l’intérieur, de nombreuses aquarelles étalaient leur mélange de couleurs sur les murs lambrissés de chêne, comme autant de fenêtres sur leur propre monde.
— Que fais-tu à pied ? Dans quel état tu es, mon pauvre garçon ?
Il lui raconta : une femme sur la route, apparue de nulle part elle avait traversé, et puis l’accident. L’eau ruisselait de ses habits et le froid gagnait son corps perclus.
— Tu saignes.
— J’aurais pu la tuer. Papa, son visage…
— Elle partait. On a retrouvé ses valises dans le coffre de l’Austin. — Ses larges mains agrippaient le fauteuil pour ne pas trembler. On était trop jeunes, je rêvais d’une famille. Elle pensait qu’à ses tableaux !
Les deux hommes se regardèrent longtemps. La pluie avait cessé. Des chauves-souris dansaient dans le crépuscule et frôlaient la baie vitrée. Christophe baissa les yeux. Le sang coulait goutte à goutte de son bras gauche sur le tapis d’Iran délavé par le soleil. À l’endroit même où sa mère peignait.